Actes de langage et sculpture de soi
Définition de la performativité selon Austin.
Aristote pense que le langage sert à affirmer, c’est-à-dire à dire des choses vraies ou fausses. Si nous refusons de chercher la vérité, comme les sceptiques, nous sommes aussi passifs et inutiles que des plantes.
Mais il y a des mots qui sont plus que des constats, des descriptions vraies ou fausses du monde. Il y a des paroles qui sont des actes. Ce sont des énoncés performatifs, qui deviennent vrais quand on les prononce. Exemple : « Je vous déclare mari et femme ». Austin est un philosophe du XXème siècle qui a montré qu’Aristote avait une définition trop étroite du langage. Au XXème siècle on s’intéresse de plus en plus au fonctionnement du langage, et de comment nos histoires et nos mythes nous définissent (nous le verrons plus tard).
Ces énoncés performatifs sont courants. On les trouve utilisés dans la religion, ou la magie.
Une scène d’Harry Potter scène est culte : en magie, il faut prononcer les bonnes paroles pour que ça marche. Sinon la réalité qui doit apparaître est déformée. Il faut donc dire « wingardium leviosa » correctement. On croit donc que les mots produisent des réalités. Mais c’est un peu plus compliqué.
Une anthropologue Jeanne Favret-Saada qui a travaillé sur la sorcellerie dans la Mayenne explique que les sorciers sont ceux qui sont chargés de mettre des mots sur des phénomènes dont on n’arrive pas à connaître les causes, ils font exister des forces en les nommant. Mais il faut d’abord que nous soyons à cours d’explications. Il y a d’abord un malheur ordinaire (le pain ne lève plus, quelqu’un tombe malade…). Mais on ne sait pas donner une explication claire. Un consensus silencieux se produit alors : si ce n’est pas normal, c’est parce qu’un sorcier a lancé un sort. Alors la communauté conseille un désorceleur.
Voici le témoignage de l’anthropologue :
« Et, en avril 1970, alors que cela fait dix mois que je suis là, et pour moi ça n’a pas commencé mon terrain, j’étais très embêtée par rapport au laboratoire, parce que c’était rencontrer un désorceleur, le voir travailler, ce qui aurait la preuve que j’avais fait ce travail, je rencontre enfin un paysan qui me dit que mon état de peur est absolument normal, que mes accidents d’auto, la maladie de mon fils, tout ce qui m’arrive de déplaisant, c’est l’effet d’un sort. Il joue le rôle de celui que j’appelle l’annonciateur, dans « Les mots, la mort, les sorts », c’est-à-dire quelqu’un qui est extérieur à la famille de l’ensorcelé, mais qui est passé par là et qui au nom son expérience dit un jour : « Il n’y en aurait pas un qui te voudrais du mal ? », fait une annonce solennelle de ce qu’il y a peut-être un sort à la clé, et qui vous emmène chez son désorceleur. Lui, il m’adresse à la sienne, que j’appellerais Madame Flora. »
La performativité est aussi à l’oeuvre dans le cas de l’amour. L’expression « faire l’amour » signifie en réalité déclarer sa flamme à quelqu’un. C’est le cas de la supplication d'Ulysse à Nausicaa. Il ne peut pas toucher les genoux de Nausicaa (ce qui est le rituel pour adresser une demande à une princesse), mais il peut parler comme s’il lui touchait les genoux.
Les mots peuvent créer une réalité.... Ils habillent la réalité toute entière, ils définissent les rôles que nous devons jouer. On peut se souvenir de ce que disait Erasme : « Il en va ainsi de la vie. Qu’est-ce autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage jusqu’à ce que le chorège le renvoie de la scène ? »
Une performativité que nous contrôlons.
Ce pouvoir des mots peut aussi nous rappeler que c'est nous qui conférons un pouvoir au langage. Le philosophe stoïcien Epictète écrit dans le Manuel : « Souviens-toi que ce qui te cause du tort, ce n'est pas qu'on t'insulte ou qu'on te frappe, mais l'opinion que tu as qu'on te fait du tort. Donc, si quelqu'un t'a mis en colère, sache que c'est ton propre jugement qui est le responsable de ta colère. Essaye de ne pas céder à la violence de l'imagination: car, une fois que tu auras examiné la chose, tu seras plus facilement maître de toi. »
Nous maîtrisons la force que nous donnons aux langages, nous pouvons donc nous définir nous-mêmes, nous construire nous-mêmes, plutôt que d’être soumis aux jugements des autres. Le langage, s’il est pris pour unique signe de ce que nous sommes, offre la possibilité de tromper les autres sur ce que nous sommes. La façon dont nous parlons nous identifie socialement, mais nous pouvons jouer avec ces identifications. Ainsi, dans le roman James de Percival Everett, l’esclave noir, James, apprend à ses enfants à tromper les Blancs en parlant exactement comme ceux-ci s’y attendent. Ils performent une identité noire stéréotypée pour mieux préserver la réalité de ce qu’ils sont :
« Ce soir-là, je m’installai dans notre cabane avec Lizzie et six autres enfants pour leur donner un cours de langue. C'était indispensable. De la maîtrise de la langue, de l'aisance à parler dépendait la capacité à se mouvoir dans le monde en sécurité. Les petits étaient assis sur le sol de terre battue, et moi sur l'un des deux tabourets que j'avais bricolés. Le trou pratiqué dans le toit aspirait la fumée du feu qui brûlait au milieu de la cabane.
« Papa, pourquoi on doit apprendre ça ?
- Les Blancs s'attendent à ce que nos paroles sonnent d'une certaine façon et, forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire "quand is ne se sentent pas supérieurs". Donc prenons un moment pour réviser les bases.
- Ne jamais croiser leur regard, dit un petit garçon.
- Tout à fait, Virgile.
- Ne jamais parler en premier, dit une petite fille.
- Exact, Février. »
Lizzie jeta un coup d'œil aux autres enfants puis se retourna vers moi. « Ne jamais aborder un sujet directement quand on parle à un autre esclave.
- Et comment nomme-t-on cela ? » demandai-je.
Ils répondirent en chœur : « Double discours.
Excellent. » Ils étaient contents d'eux, et je les laissai savourer ce sentiment. « Bon, voyons quelques traductions en situation. Quelque chose d'extrême, pour commencer. Vous marchez dans la rue et vous voyez que la cuisine de Mrs Holiday est en feu. Elle est dans son jardin, dos à la maison, inconsciente de ce qui se passe. Comment la prévenez-vous ?
- Au feu, au feu ! dit Janvier
- Très direct. Et presque correct. »
La plus jeune d'entre eux, Rachel, une fillette grande et mince âgée de cinq ans, dit : « Seigneu' Dieu, missa ! Vous avez vu ça, là ?
Parfait. Pourquoi est-ce correct ? »
Lizzie leva la main. « Parce qu'on doit laisser les Blancs nommer le problème eux-mêmes.
- Et pourquoi ça ?
- Parce qu'ils ont besoin de tout savoir avant nous. Parce qu'ils ont besoin de tout nommer, dit Février.
- Très bien. Vous êtes vraiment très vifs aujourd'hui. Maintenant, imaginons qu'il s'agit d'un feu de graisse. Mrs Holiday a oublié du bacon sur la cuisinière. Elle s'apprête à jeter de l'eau dessus. Que dites-vous ? Rachel ? »
Rachel marqua une pause. « Missa, l'eau, là, ça va fai'e enco'e pi'e.
- C'est vrai, bien sûr, mais quel est le problème de cette phrase ?
- Tu lui dis qu'elle ne fait pas ce qu'il faut », dit Virgile.
J’acquiesçai. « Donc qu'est-ce qu'il faudrait dire ? »
Lizzie leva les yeux au plafond et parla tout en finissant de réfléchir: « Voudriez-vous que j'apporte du sable ?
- L'approche est correcte mais tu as oublié de traduire. »
Elle hocha la tête. « Oh Seigneu' Dieu, missa, vous voulez moi je che'che du sable, là ?
- Bien.
- C'est dur à dire, "je che'che" C'était Gloire, la plus âgée. « Tous ces ch.
- C'est vrai. Et ce n'est pas grave de buter dessus. En fait, c'est même bien. "Vous voulez moi je ch... che che du sable, missa Holiday ?"
- Et s'ils ne comprennent pas ? demanda Lizzie.
- Ce n'est pas grave. Qu'ils se donnent donc un peu de mal pour vous comprendre. Marmonnez de temps en temps pour qu'il aient la satisfaction de vous dire de ne pas marmonner. Ça leur plaît de vous corriger et de penser que vous êtes stupides. N'oubliez pas, plus ils décident de ne pas vouloir nous écouter, plus nous sommes libres de parler devant eux. » (Percival EVERETT, James, 2024)
Nous pouvons donc soit utiliser les mots pour construire une réalité différente, soit nous défaire radicalement de ces mots qui nous définissent si mal et chercher une forme d’authenticité.
Authenticité.
Cet objectif est notamment celui de Plotin qui explique comment on peut se voir dans sa vérité, authentiquement, en se défaisant de tout ce qui n’est pas soi. Nous devons nous sculpter nous-mêmes, c’est-à-dire comme un sculpture retirer l’inessentiel du bloc de marbre dans lequel notre forme est prise.
Que sommes-nous vraiment ? Une « vision », une « lumière ». Car si nous pouvons voir ce qui est essentiel pour nous, en retirant ce qui n’est pas essentiel, nous pouvons aussi voir le monde dans ce qu’il a d’essentiel. Ainsi en voyant le monde pour ce qu’il est, nous pouvons nous voir pour ce que nous sommes, et vice-versa. Nous apprenons ce regard, cette vision purifiée des choses inessentielles.
Ainsi, nous découvrons que le monde est plein de choses inessentiels. Cette ascèse, cette purification offre une grande liberté de pouvoir jouer à n’être pas ce que nous savons être. Le monde est dès lors plein de costumes avec lesquels nous pouvons jouer.
Performance et genre.
Conscients que des réalités sont construites par nos mots, nous pouvons désespérer de l’objectivité d’un certain nombre de choses. Notre monde social est constitué de plusieurs catégories plus ou moins importantes : nationalité, place dans la famille, race, classe, religion, et… genre.
Nous voulons l’assurance que ces catégories sont objectives, c’est-à-dire renvoyant à des caractéristiques réelles. Pourtant, nous en parlons sans garanties. Le sexe des personnes qui nous entourent particulièrement n’est pas nommé après un examen médical, qui ferait apparaître des caractéristiques suffisantes (qu’elles soient génétiques, hormonales ou anatomiques). Par conséquent, nous parlons plutôt de ce qui nous semble être masculin ou féminin, sans assurance que cela le soit. On a parlé longtemps de « sexe social » par opposition au sexe biologique. Il définit le fait de prêter un sexe à des personnes du simple fait de leur apparence. Mais on parle de « genre » depuis les années 50, depuis les opérations médicales de réassignations sexuelles conduites par John Money. Attention, il s’agissait de réassignations forcées, accompagnées d’entretiens avec le médecin qui étaient vécu comme une véritable violence psychologique.
Le sens que nous donnons au « genre » dépasse le simple cadre du « sexe social » et des apparences des individus (aujourd’hui, nous parlerions d’expression de genre). L’interrogation philosophique est la suivante : nous pouvons trouver une écriture, une voix, une démarche, une couleur féminine ou masculine sans pourtant que cela soit réellement la caractéristique d’un homme ou d’une femme. Alors qu’entend-on par masculin et féminin ? Un haut de contre est un chanteur masculin, mais il chante comme une femme. Qu’entendons-nous par « genre » ? C’est selon Judith Butler « une imitation sans modèle ». Nous qualifions de féminin ou masculin des choses parce que nous pensons qu’elles renvoient à une essence masculine ou féminine, mais nous ne pouvons pas définir ces essences supposées.
Il n’y a donc pas d’objectivité ici, mais la présupposition que nous pourrions renvoyer à quelque chose sans toutefois le faire. Le genre est donc une citation répétée qui tente de faire apparaître une essence masculine ou féminine à force d’être répétée. Butler parle de chaîne citationnelle. Par exemple, Marilyn Monroe se teint en blonde et joue une ingénue au cinéma. Elle n’est pourtant ni blonde ni inintelligente. Elle incarne ce qu’elle pense être la féminité. Elle devient un canon de féminité et les actrices, les chanteuses (Blondie) ou les drag queens (Divine) se griment en blonde comme Marilyn Monroe. Elles citent à leur tour cette invention esthétique de Marilyn Monroe pour incarner la féminité. Evidemment, ce n’est pas une véritable définition de la féminité. Il y a des femmes, différentes, diverses, mais pas un éternel féminin.
Le genre est donc contingent (= qui peut ne pas être). La chaîne de citations peut échouer. Si par exemple, je veux être viril et me muscler comme Chris Hemsworth mais que je continue de manger trop de pains au chocolat, les autres ne comprendront pas comme une personne virile, mais plutôt comme une imitation du Thor boulimique de Endgame. L’imitation n’étant jamais garantie, elle peut échouer. Un homme peut éternuer comme une petite fille (comme Troy dans Community) et il doit donc apprendre à éternuer de façon sonore comme ce qui serait considéré comme viril.
Dans Sarrasine de Balzac, lorsque le sculpteur découvre que la femme qui lui a inspiré sa plus belle oeuvre est en réalité un castrat, il maudit Zambinella : « monstre, tu m’as dépeuplé la terre de toutes les femmes ». Il ne croit plus en l’essence féminine. Mais pourquoi une telle angoisse finalement ? Si la contingence du genre est inévitable, il faut l’accepter et l’embrasser. Pour cette raison, on doit comprendre que le genre est nécessairement ouvert sur la parodie. La drag queen n’imite donc pas une femme, mais elle rend simplement visible la contingence de la performance du genre, et elle permet d’en rire. Quand le spectacle est particulièrement réussi, le public peut être admiratif des efforts qui ont rendu cette performance belle malgré sa contingence.